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Règlements de comptes à Marseille

   
Alexandre Guérini accuse

   
Publié le 1er juillet 2010
 
- Objet d'une enquête judiciaire pour fraude et corruption, le frère du président du conseil général des Bouches-du-Rhône sort pour la première fois du silence et dénonce une manipulation montée par le député UMP Renaud Muselier

Le Nouvel Observateur. - Depuis plus d'un an, vous êtes l'objet d'une enquête judiciaire à Marseille. L'accusation vous reproche d'être à la tête d'un réseau de fraude et de corruption dans la distribution des ordures menagères. Or, pour l'heure, vous n'avez toujours pas été entendu. Jusqu'à présent, vous avez refusé toute déclaration publique. Pourquoi sortez-­vous de votre réserve aujourd'hui ?
Alexandre Guérini. - Pendant plus d'un an, j'ai supporté le poids de toutes les ru­meurs. On m'a traité de mafieux dans la presse. Tous ces procureurs médiatiques ne me connaissent pas. Je me taisais tout simple­ment parce que je n'ai pas accès au dossier judiciaire. Mais cette fois, je ne peux pas ac­cepter les méthodes utilisées pour m'abattre. On vient de jeter en prison un gamin innocent de 19 ans, Adrien Pascal, et aussi son père, Eric Pascal, patron de la société Queyras Environnement. Ils sont tous les deux aux Baumettes alors que les charges qui pèsent sur eux sont dérisoires. Je m'élève contre cet acharnement démentiel. Le gosse et son père n'ont rien à faire derrière les barreaux. A tra­vers eux, bien sûr, c'est moi que l'on vise. Je demande qu'on arrête cette chasse à l'homme, cette guerre des nerfs dangereuse, et qu'on m'entende enfin.
N. O. - Pourquoi le magistrat chargé de l'enquête, le juge Duchaine, ne veut-il pas vous entendre ?
A. Guérini. - Il faut le lui demander. Moi, ce que je peux vous dire, c'est que je suis victime d'une extraordinaire cabale qui vient de loin. A la base de cette affaire, il y a une vengeance politique. J'accuse officiellement Renaud Muselier, l'ancien secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères du gouvernement de Dominique de Villepin, d'être à l'origine de la lettre anonyme envoyée au procureur de la République de Marseille, Jacques Dallest, en novembre 2008. C'est un règlement de comptes politique. Renaud Muselier rêvait de s'emparer de Marseille en devenant président de la communauté urbaine Marseille­ Provence Métropole. En avril 2008, alors qu'il aurait dû l'emporter facilement, la droite étant largement majoritaire, il a été battu par le socialiste Eugène Caselli par 79 voix contre 76 et 2 bulletins nuls. Pour tous, cela signifiait que de nombreux partisans de Jean-Claude Gaudin n'avaient pas voté pour lui, ne vou­laient pas voter pour lui, exprimant un rejet global de Muselier en votant pour un candi­dat consensuel, Eugène Caselli.
N. O. - Logiquement, il aurait dû en vouloir à ses amis de l'UMP et non pas à vous, comme vous le prétendez.
A. Guérini. - Mais ce n'est pas ma personne qu'il vise. A travers moi, c'est mon frère, Jean-Noël, président du conseil général, candi­dat à la mairie de Marseille, qu'il cherche à abattre. Il en veut aussi à Jean-Claude Gaudin. Il sait très bien que ce sont les deux vrais patrons du département, qui s'affrontent à la loyale en période électorale, mais qui portent en eux les mêmes valeurs avec un objectif commun : travailler ensemble pour Marseille et les Marseillais. A cette époque, Renaud Muselier avait déjà confié à une personnalité marseillaise qu'il voulait nous anéantir à travers mon entreprise, spécialisée dans le traitement des déchets. Il avait annoncé clairement la couleur. Il s'est alors lancé dans une entreprise de destruction massive. Il a trouvé un allié au sommet de l'Etat qui a participé au montage de la lettre me présen­tant comme un gangster et qui a organisé et planifié l'action judiciaire, policière et mé­diatique, dont je suis la victime. Il s'en était vanté publiquement lors de la mi-temps du match OM-PSG, le 20 novembre 2009, en déclarant : "J'ai tué les Guérini."
N. O. - Au sommet de l'Etat ? Vous voulez dire à l'Elysée ?
A. Guérini. - Je ne peux pas répondre pour le moment. Mais le jour venu, je révélerai en détail la manipulation. Ce dont je suis sûr et certain, c'est que le président Sarkozy n'était pas au courant de ce qui se tramait. Le com­plot visait à faire croire à la justice et aux médias que je suis à la tête d'un système ma­fieux organisant la fraude dans le traitement des ordures ménagères. Ma société, SMA Environnement, gère depuis 2004 la décharge du Mentaure à La Ciotat. La fameuse lettre anonyme prétend que j'escroque les collec­tivités publiques en leur surfacturant les tonnages des déchets traités. Je n'ai jamais ni surfacturé ni trempé dans aucune ma­gouille. Au contraire, à partir de 2004, quand j'ai repris l'exploitation de la décharge, j'ai renforcé les contrôles et institué des procé­dures rigoureuses, empêchant précisément ce type de dérives.
N. O. - Comment, précisément ?
A. Guérini. - J'ai fait installer quatre caméras, une bascule électronique, un contrôle manuel effectué par l'agent de bas­cule. Chaque pesée de l'ordinateur est égale­ment inscrite manuellement, sur un registre, par cet agent.
N. O. - Ce sont des détails techniques…
A. Guérini. - Non, pas du tout. Au contraire, c'est bien sur cette question de la pesée qu'on cherche à me nuire. Or je fais vérifier mes bas­cules quatre fois par an, alors que le règle­ment ne prévoit qu'un seul contrôle. Je fais aussi mesurer quatre fois par an, par un géomètre, la cubature, en d'autres termes le volume des contenus de mes sites. Frauder est donc tout simplement impossible.

"JE VEUX QUE TOUT CE QUE MARSEILLE SAIT
SOIT SUR LA PLACE PUBLIQUE."

N. O. - Alors, cette enquête qui dure depuis des mois, c'est du vent ?
A. Guérini. - Le 1er juin, j'ai écrit une lettre au juge dans laquelle je lui de­mande de m'entendre. Je lui ai expli­qué que je ne pouvais plus attendre, que cette torture qui vise à me lyncher sans que je puisse réagir ne pouvait plus continuer. Je suis un homme qui subit une forme de lapidation pu­blique, et j'ai les mains liées. En plus, ma famille et mes proches sont l'objet de pressions et de mises en cause répé­tées depuis plusieurs mois. Ma propre fille ne peut plus mener une vie nor­male. Mes employés ont été mis en garde a vue, intimidés, menacés. Ils ont tous été libérés, sans mise en examen. Tout simplement parce que rien ne peut leur être reproché. Or, pour qu'une chaîne soit frauduleuse, il faut des corrompus à chaque échelon. Cette histoire ne tient pas debout ! Mon entreprise, systématiquement éliminée de toute procédure d'appel d'offres, est mise en sérieuse difficulté. Jusqu'où ira-t-on ? Aujourd'hui, un gosse est maintenu depuis trois semaines en détention pour 20 euros. Je ne l'accepte plus.
J'ai un nom qui n'aide pas, c'est vrai. Il y a quelques années, j'avais rencontré Guy Bedos, dont je suis fan. Il m'a dit : "Guérini, socia­liste, marseillais, corse, chef d'entreprise ? Tu es forcément coupable !" C'était hélas pro­phétique. Je suis l'inverse de l'image qu'on tente de colporter. Je vis simplement, je ne suis pas un mondain. Je suis socialiste, un mi­litant actif, c'est vrai, mais dans l'affaire ins­truite par la justice marseillaise, il n'y a rien contre moi. Vous voulez savoir ? Je suis un simple chef d'entreprise.
N. O. - Vous avez également menacé publi­quement Renaud Muselier devant Jean-­Claude Gaudin et le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand. Ce n'est pas une attitude tres paisible…
A. Guérini. - Oui, je l'ai accusé publiquement d'avoir joué les corbeaux auprès des juges, au Cercle des Nageurs de Marseille, où je vais nager quotidiennement. Oui, j'ai porté plainte pour dénonciation calomnieuse. Je me suis emporté ? Peut-être, mais comment supporter ce que l'on nous fait subir depuis plus d'un an ? Il faut que vous sachiez qu'ils ont mobi­lisé jusqu'à soixante gendarmes pour perqui­sitionner dans tous les lieux où ils espéraient trouver quelque chose et éplucher, pièce par pièce, toute ma comptabilité. En vain !
N. O. - Et les kilomètres d'écoutes télé­phoniques vous concernant, qui tendraient à prouver votre rôle curieux dans le monde politique marseillais ?
A. Guérini. - Vous les avez entendus, ces enregistrements ? Moi, non. J'ai, selon le cor­beau, une influence gigantesque sur le monde des ordures ménagères. Or je n'ai ja­mais signé un seul marché, ni avec le conseil général des Bouches-du-Rhône, présidé par mon frère Jean-Noël, ni avec la mairie de Marseille, ni avec la communauté urbaine de Marseille, avant ou après 2008. Je serais le Citizen Kane des poubelles ? Je dois réaliser 1% du chiffre d'affaires global de l'activité déchets dans le département des Bouches-­du-Rhône, cela fait rigoler toute la profes­sion. Tout cela est grotesque. Il n'y a pas le moindre conflit d'intérêts dans mes activités. Il n'y a rien. C'est pour cette raison que l'en­quête traîne. Je suis soumis à une lente tor­ture, les yeux bandés. Je veux qu'on arrête cette mascarade et qu'on me dise clairement ce qu'on me reproche.
Je voudrais aussi qu'on enquête sur la ges­tion de la décharge du Mentaure à La Ciotat avant mon arrivée, en 2004 ; car j'ai découvert que le tonnage surfacturé dont vous parlez, et qui est au cœur de l'instruction ac­tuelle, n'est pas pratiqué par moi, mais l'était par mes prédécesseurs. Je soupçonne ces derniers d'avoir alimenté le corbeau en infor­mations qui datent de cette époque, et pas de la période de ma gestion. Je soupçonne aussi l'expert judiciaire qui s'occupe de ce dossier d'avoir partie liée avec l'ancien exploitant du Mentaure, qui n'a jamais digéré d'être exclu de ce site à mon profit. Comment voulez-­vous qu'il soit impartial et quelle confiance voulez-vous que j'accorde à l'impartialité des enquêteurs ? Si la justice voulait vraiment trouver un délit, il faudrait qu'elle re­monte avant 2004. Mais la recherche de la vérité n'est pas le but poursuivi. L'erreur de mes accusateurs ano­nymes est d'avoir cru que j'allais poursuivre les magouilles qu'ils pra­tiquaient eux-mêmes.
N. O. - On murmure au palais de justice de Marseille que vous êtes très lié avec Bernard Squarcini, l'actuel patron des services de renseignement, la DCRI, la Direction centrale du Renseignement intérieur. Avez-vous évoqué ce dossier avec lui ?
A. Guérini. - Jamais. Bernard Squarcini a été mis en cause par un journaliste très proche de Muselier. Je ne m'autorise pas à le solliciter. Ce n'est pas ma nature. Mais il n'est pas impossible d'espérer qu'on sache en haut lieu que ce dossier est monté de toutes pièces. La baudruche va se dégonfler, un jour ou l'autre. Je veux alerter l'opinion sur la déci­sion inique d'incarcérer un gamin sur de simples soupçons, dans un dossier vide. Je veux dénoncer cette manipulation fomentée et exécutée par Renaud Muselier. Je veux que ce que tout Marseille sait soit désormais sur la place publique.
N. O. - Vous prétendez que le président de la République n'a pas su ce qui se tramait dans son entourage. C'est difficile à croire.
A. Guérini. - J'en suis certain ! Un de mes très proches amis me l'a affirmé. Le président de la République ne peut pas tout savoir, y compris qu'un membre de sa famille politique puisse construire un complot de cette nature, à des fins électorales per­sonnelles. Le président a bien d'autres préoc­cupations que de s'immiscer dans une conspiration aussi ignoble.
Le message que je transmets est simple : il faut en finir avec ces pratiques qui instrumen­talisent la justice à des fins politiques. Je ne me laisserai pas conduire à l'abattoir sans bouger, faites-moi confiance.
                                                              Propos recueillis par SERGE RAFFY

"Marchés des déchets : Guérini accuse Muselier" :
http://castronovo.canalblog.com/archives/2010/07/02/18483296.html