jeudi 9 juin 2011

La galaxie des amis haut placés des frères Guérini

 squarcini fremont proglio

Des millions d'euros qui s'envolent vers des paradis fiscaux ou vers des comptes secrets, on en verra encore. Des copinages fructueux et des services rendus, on verra encore aussi.
La traque que mène le juge Duchaine au Luxembourg et en Suisse dans le cadre de l'enquête sur l'affaire Alexandre Guérini apporte la preuve que les circuits de l'ombre sont monnaie courante. Le juge a mis la main sur plusieurs millions d'euros planqués en Suisse après avoir transité par plusieurs pays.
La Provence, qui continue à faire son travail, a révélé hier comment de grosses sommes d'argent provenant des traitements de déchets ont pu être exfiltrées. Le Canard enchaîné paru également hier a lui aussi mis ce sujet à la une. La presse hebdomadaire essaie, elle aussi, de regrouper divers éléments et de mettre en perspective les tenants et les aboutissants.
La semaine dernière, le Nouvel Observateur a publié quatre pages dont le thème était les frères Guérini et leurs amis haut placés. Certes, il y a des failles dans les réseaux puisque, par exemple, de nombreuses mises en examen ont été signifiées à des personnes ayant plus ou moins des liens avec Alexandre Guérini qui a lui-même a été incarcéré pendant près de six mois. Mais les mystères de la galaxie des affaires seront-ils totalement percés un jour ? Il y a de quoi en perdre son souflle.
Voici l'article intégral du Nouvel Observateur du 2 juin, un article qui mérite d'être lu jusqu'au bout.

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guerini obs titre

C'était au palais du Luxembourg, il y a quelques jours à peine. Ce mardi 24 mai, les candidats de gauche aux prochaines élections sénatoriales de septembre déjeunaient avec leurs collègues dans les très chics salons de Boffrand, prêtés pour l'occasion par le président du Sénat. Parmi eux, Alain Richard, président de la commission d'enquête diligentée par le PS sur la fédération des Bouches-du-Rhône. Mais aussi ­- il s'était fait discret ces derniers temps -, le sénateur Jean-Noël Guérini, l'homme fort de la "fédé", le principal visé par cette commission qui rendra son rapport le 21 juin. L'échange, vif, a lieu entre deux portes. Guérini finit par tourner les talons, agacé : "Travaille bien !"
Pas facile, en ce moment, la vie de "Jean-Noël". Il était "Guérini de Marseille", "le futur maire", murmurait-on sur son passage ; on tient désormais le président du conseil général des Bouches-du-Rhône pour un survivant - quand on ne refuse pas son regard. Il a d'autres connaissances, heureusement, à Paris. Et haut placées. Ce même mardi, à 18h45, au pavillon Ledoyen, Jean-Noël Guérini est invité à la décoration d'officier de la Légion d'honneur d'Eric Giuily par Christian Fré­mont. "Eric", ex-patron de l'AFP, est son "copain" depuis que Gaston Defferre avait enrôlé le jeune énarque dans son équipe, Place-Beauvau, ou s'écrivaient les lois de décentralisation. Quant à "Chris­tian" - le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy -, le Marseillais l'a connu quand ce dernier était préfet de la région Paca, entre 2003 et 2007 : "Avec Christian s'est dégagée une amitié extraordinaire, s'enflamme-t-il. J'attache beaucoup d'importance à la relation humaine."
Alexandre, son frère cadet, vient de sortir de la maison d'arrêt de Luynes, après cinq mois derrière les barreaux. Pour éviter la presse, un fourgon de l'administration pénitentiaire l'a lâché à un rond-­point. Mis en examen pour, notamment, abus de biens sociaux, détournements de biens publics et blanchiment en bande organisée, Alexandre Guérini a perdu quinze kilos en prison, malgré, là aussi, quelques connaissances "haut placées" dans leur genre - et arrêtées en même temps que lui, grâce aux écoutes téléphoniques pratiquées par les gendarmes. Un "parrain" de la Côte, Bernard Barresi, en cavale depuis près de vingt ans, deux frères - les Campanella - qui, comme dans "Un prophète", le film de Jacques Audiard, ont veillé sur lui pendant l'hiver. Patron de la SMA Environnement, une boîte d'ordures - pardon, de propreté -, Alexandre Gué­rini, qui portait sur lui un chargeur de pistolet automatique Glock quand il a été interpellé, a fait savoir qu'il a recommencé à travailler.
"Arrêtez de dire "les frères" et de coller nos noms, comme on fait avec les truands. Je n'en peux plus !" Jean-Noël Guérini est fatigué qu'on fasse parler son patronyme. Sur le Vieux-Port, tout le monde éclate en effet de rire quand il explique qu'il n'a rien il voir avec les fameux gangsters - "Antoine", "Mémé" et autres Guérini, membres du célèbre clan des années 1950. "C'est bien la première fois que deux Guérini sont du même village et ne sont pas parents !", gronde le député UMP des Bouches-du-­Rhône Renaud Muselier, en relevant qu'Alexandre et Jean-Noël sont nés à Calenzana, sur les hauteurs de Calvi, comme leurs homonymes. Les deux frères ont pourtant raison. "Il faut remonter à plusieurs générations pour voir leurs familles se croiser", confirme l'historienne Marie-Françoise Attard­-Maraninchi, auteur du "Panier, village corse à Mar­seille" (Autrement) et solide spécialiste des "solidarités" dans la cité phocéenne. Les vrais cousins des Guérini sont ailleurs : ces petits Corses marseillais que l'"establishment" socialiste parisien a toujours un peu méprisés entretiennent un réseau d'amitiés solides dans les plus hauts cercles du pouvoir. C'est la révélation imprévue de l'enquête menée depuis plus de deux ans par le juge d'instruction Charles Duchaine sur les marchés truqués des déchets de l'agglomération marseillaise. Une enquête qui va jusqu'à suspecter "l'existence de circuits de blanchiment passant par l'Espagne et le Luxembourg", indiquait l'ordonnance de placement en détention d'Alexandre Guérini, le 1er décembre 2010.
Le premier de ces amis influents, donc, s'appelle Christian Frémont. Pas le méchant "Frémont" de "Plus belle la vie", le feuilleton vedette de France 3 tourné à Marseille. Non, un "serviteur de l'Etat", comme on dit pour les préfets bien notés, au "profil originel de gauche" selon la terminologie en cours dans la profession : directeur adjoint du cabinet de Paul Quilès, Place-Beauvau, en 1992, avant d'être choisi par Jean-Pierre Chevènement pour diriger les services du ministère de l'Intérieur, en 1997. Il fut longtemps directeur des stages de l'ENA et connaît donc parfaitement tous les rouages et les pièges de l'administration. Quand il est nommé préfet de région à Marseille en 2003, il rencontre l'inévitable Jean-Noël Guérini. Les deux hommes se tutoient. Leurs femmes se retrouvent au théâtre de la Criée ou ailleurs. Il est vrai qu'à Marseille, villa d'été de fonction aidant, les préfets de région tissent toujours mieux et plus vite qu'ailleurs des liens de proximité avec les élus. Son successeur, Hugues Parant - fils de l'ancien patron de la DST et frère du nouveau "Monsieur Afrique" de l'Elysée -, semble bien connaître aussi "Jean-Noël".
Au tribunal de Marseille, les juges qui se penchent sur ce dossier de marchés truqués se demandent s'ils ne vont pas interroger, un jour, Christian Frémont, le nouvel homme fort de l'Elysée. Pour eux, en effet, la préfecture de région aurait fait preuve d'un curieux interventionnisme, qui s'avérera profitable à Alexandre Guérini. En 2004, la préfecture de région avait fait un déféré préfectoral empêchant la mairie de La Ciotat d'acquérir un terrain jouxtant la décharge du Mentaure, que lorgnait "Monsieur Alexandre". En revanche, en 2006, une déclaration d'utilité publique permet de transférer le fameux terrain du conseil général à la communauté d'agglomération d'Aubagne, puis au frère de Jean-Noël Guérini.
L'autre relation haut placée de Jean-Noël Guérini se nomme Bernard Squarcini. Avant de prendre la direction du Renseignement en France, ce fidèle de Nicolas Sarkozy - détesté à l'époque par les chiraquiens au pouvoir - avait été "exfiltré", de 2004 à 2007, et nommé préfet délégué à la sécurité de Mar­seille. Comme Frémont, Squarcini croise "Jean-­Noël", "petit" Corse lui aussi, qui plus est ex-délégué de Force ouvrière, et donc interlocuteur incontournable dans la cité phocéenne quand on est préfet à la sécurité et soucieux de l'ordre et de la paix sociale. Comme Frémont, Squarcini travaille - trop. En janvier 2007, il est pris d'une vive douleur au sternum. La légende - elle convient aux deux intéressés - veut que "Bernard" se lie d'amitié en pédalant sur les vélos du même centre de rééducation cardio-vasculaire que le patron des socialistes marseillais, qui vient, lui, d'être opéré à cœur ouvert. "La mort qui vous frôle, ça crée des liens, ironise son ennemi Renaud Muselier, médecin dans le civil, on parle dilatation, stents, médecins..." Squarcini conseillera en tout cas discrètement à Guérini, quand les investigations du juge Duchaine prendront de l'ampleur, de choisir aussi un bon avocat, le sien : Me Patrick Maisonneuve.
"Bernard, ça fait au moins deux mois que je ne l'ai pas vu", dit aujourd'hui Jean-Noël Gué­rini, sans vraiment démentir la rumeur marseillaise qui veut qu'il aurait souhaité - en vain - dîner à Paris avec le patron de la DCRI, le soir de la dernière perquisition au conseil général. Finis, aussi, les rendez-vous voyants de Squarcini avec les dirigeants marseillais de FO, au Bristol. Prudences policières ? Parades contre les "manip" ? Le patron de la DCRI a très peu apprécié qu'on relève que son fils, après un master européen sur la "réduction des déchets industriels banals à la source", soit entré au conseil général des Bouches-du-Rhône. Ou qu'on le soupçonne d'être l'un de ceux qui ont "prévenu" les Guérini de l'ouverture d'une enquête judiciaire.
Un coup de fil enregistré par les gendarmes entre "Jean-Noël" et "Alexandre", le 27 avril 2009, moitié en corse, moitié en français, montre en effet que le premier sait par un mystérieux informateur que le juge Charles Duchaine est lancé sur leurs traces. "Je suis censé ne pas le savoir. (...) Il se dit qu'une enquête préliminaire sera ouverte. A mon avis, ça doit être pour les décharges, Alex... Je saurai tout demain dans les détails... Il va me rappeler, s'il peut, de Madrid." Ce jour-là, Bernard Squarcini se trouvait en Espagne, en bonne compagnie : avec Pierre Charon, mais aussi le député de Marseille Renaud Muselier, et enfin Frédéric Péchenard, le patron de la Police nationale, il accompagne le président de la République à Madrid. Tous les quatre - en jabot - sont décorés de l'ordre d'Isabelle la Catholique : une magnifique photo du quatuor, accrochée dans le bureau du député Muse­lier, à Paris, en témoigne, date à l'appui. Plus tard, des textos envoyés par "Alex" à son avocat d'alors, Olivier Grimaldi, évoqueront "le Squale", surnom bien connu du patron de la DCRI. "L'enquête, je la connaissais depuis novembre 2008, balaie aujourd'hui Squar­cini en soupirant. Vous croyez que j'aurais attendu aussi longtemps si j'avais voulu prendre le risque fou de prévenir Jean-Noël ?"
Henri Proglio a moins de scrupules pour composer le numéro des Guérini. Henri Proglio ? Le nouveau patron d'EDF, l'ancien homme fort de Veolia. De tous, c'est peut-être lui qui connaît le mieux les frères. L'énergique pionnier de la multinationale a toujours tissé des liens personnels avec les élus. Mais avec ces deux là ,  c'est encore autre chose. Fils de commerçants d'Antibes, le jeune Proglio intègre la Compagnie générale des Eaux (future Veolia) en 1972, prend en 1990 la direction de la CGEA, filiale spécialisée dans la gestion des déchets et des transports. C'est là, autour d'une affaire marseillaise, qu'il rencontre "Alexandre". Le Corse, de sept ans son cadet, bluffe - et "double" le diplômé d'HEC, pourtant roué lui aussi, sur un "deal". Une amitié s'installe, à peine troublée par une brouille. "Quand il y a quelques années, avant la prison, il caressait des rêves politiques, Alexandre avait même tenté de faire racheter à Henri "La Provence"...", se souvient un proche.
Depuis 2001, Alexandre Guérini est en effet un homme d'affaires fortuné. Ses aventures commerciales ont en effet souvent croisé la route de l'ex­Générale des Eaux. En 1982, à 26 ans, l'enfant du Panier monte en effet sa première entreprise, spécialisée dans la propreté, avant de la revendre "en juin 1989 à une filiale de la Générale des Eaux pour environ 7.300.000 francs", a-t-il confié en novembre 2010 aux gendarmes. "Ensuite, j'ai continue à diriger cette société, en tant qu'employé. Je l'ai quittée en 1994 avec une clause de non-concurrence de dix ans." Belle opération, qui en annonce d'autres, parallèles : Alexandre Guérini crée une société similaire, dont un homme de paille porte les actions, rachète une décharge qu'il développe. Avant de la vendre à nouveau, en 2001, à... la CGEA, la fameuse filiale de Veo­lia, pour environ 26 millions d'euros. Le 14 mars dernier, le juge Duchaine lui rappelle que "20 millions d'euros ont été reversés sur un compte au Luxembourg" et "qu'il [lui] resterait aujourd'hui 6 millions d'euros", alors que le mis en examen n'est "officiellement propriétaire d'aucun bien". A quoi donc ont été dépensés ces millions ?, interroge le juge, qui flaire le blanchiment. Des dépenses ordinaires, a répondu évasivement "Alexandre".
Devant le juge, le voilà désormais mutique. Notamment sur ses fréquentations. Une écoute téléphonique versée au dossier témoigne de la proximité du "petit" entrepreneur marseillais avec Henri Proglio. Nous sommes le 7 mai 2009. Celui qui est encore patron de Veolia appelle "Alexandre" pour se plaindre de Michel Vauzelle : le président socialiste de la région Paca refuse en effet l'implantation à La Ciotat d'un "campus Veolia" - un centre de formation maison, une idée géniale de Proglio qui avait fait pâlir d'envie, à l'époque, l'autre géant de l'eau, Suez Environnement. Proglio enrage. Dialogue :
H.P. : Putain... Alexandre, faut se les faire, hein ! (...) Je l'ai vu [Michel Vauzelle] a l'assemblée nationale pour ça.
A.G. : (...) C'est vraiment un con, Jean-Noël est d'accord, Jean-Noël pousse pour qu'on le fasse et lui, ce con, il veut pas. Il me dit, il paraît qu'il a été reçu par M. Pro­glio...
H.P. : Non, il n'a pas été reçu, c'est moi qui ai fait le déplacement, je suis allé lui cirer les pompes à l'assemblée nationale pour pas qu'il pense que je faisais pas l'effort d'aller le voir (...)
A.G. : Ouais, ouais. Dites-moi, je vais vous écrire un mot ce week-end, comme ça vous le recevrez chez vous, et je vous expliquerai tout ce que, heu, tout ce que j'ai eu là comme petits soucis, là, et...
H.P. : Ecoutez-moi Alexandre, quoi qu'il arrive, si je peux vous être de quelque utilité que ce soit dans quelque domaine que ce soit, je suis à vos côtés, hein (...)
A.G. : Ah, écoutez Henri, je vous embrasse, merci de m'avoir rappelé.
Depuis cet échange, dont il a eu connaissance dans "Le JDD", Vauzelle n'a croisé Proglio qu'une fois. C'était le 16 mars dernier. Le patron d'EDF était auditionné par la commission des Affaires étrangères, dont Vauzelle est vice-président, sur le Japon et le risque nucléaire. A l'issue de l'exercice, Proglio tente d'éviter le député socialiste, qui le rattrape : "Vous confirmez m'avoir traité de con ?", lui lance l'élu, glacial. "Je ne commente pas ça devant les journalistes", esquive le patron d'EDF. Pas davantage ne souhaite-t-il "commenter", aujourd'hui, l'embauche, il y a vingt ans, à Sarp Industries (une division de la CGEA qu'il dirigeait), d'un attaché de direction nommé... Jean-Noël Guérini. Son nom n'apparaissait pas dans l'annuaire des employés, "comme c'est la règle alors à Veolia pour les élus sensibles", confirme un cadre du groupe. "Je l'ai connu par les socialistes de l'époque, notamment Louis Phili­bert, l'ex-cantonnier, raconte bien, jovial, le président du conseil général des Bouches-du-Rhône. C'était en 1990, j'étais nu, cru, j'avais perdu les élections municipales, il fallait manger, Henri m'a aidé. Je vous dis, j'attache beaucoup d'importance à la relation humaine. Et de mon côté, je ne faillis jamais." L'inverse serait-il vrai ?                                            Ariane CHEMIN

Posté par CASTRONOVO à 00:10 - - Commentaires [2] - Permalien [#]