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Pour mener à bien son instruction au long cours, histoire de rappeler qu'il est le seul patron de son agenda, le juge Charles Duchaine confirme une fois de plus qu'il sait à la fois manier la frappe chirurgicale et choisir les horaires de ses initiatives.
Ce n'est donc pas tout à fait un hasard s'il a envoyé les gendarmes de la section de recherches perquisitionner pendant plusieurs heures ce mardi au siège du conseil général des Bouches-du-Rhône le matin même où débutaient les auditions de la commission d'enquête du parti socialiste.
La veille, il avait également expédié ses multiples enquêteurs dans les locaux de Treize Développement, société qui dépend du conseil général spécialisée dans l'aménagement, l'immobilier et les études environnementales. Divers documents administratifs, comptables et informatiques ont y été saisis.
Là encore, aucun hasard.
Selon le journal La Provence, "les gendarmes s'intéressaient particulièrement aux marchés obtenus par une société de travaux publics qui est au cœur de l'enquête, ABT qui est née en 2002 à Gardanne. Contrôlée par Patrick Boudemaghe, un proche du grand banditisme très lié à Alexandre Guérini, ABT a construit deux bâtiments sur l'Europôle de l'Arbois, dont l'aménagement avait été confié à Treize Développement.
De même, ABT est intervenu pour 350.000 euros sur la construction de la caserne de gendarmerie d’Orgon, chantier également piloté par Treize Développement. Entre 2005 et 2008, la société d'économie mixte a versé 5,2 millions d'euros à ABT, ce qui représentait le quart de son chiffre d'affaires. Non content de soupçonner des surfacturations et un dispositif qui aurait permis de blanchir de l'argent sale, l'instruction du juge Duchaine s'interroge sur un éventuel favoritisme lors de l'attribution de ces marchés, ainsi que sur la qualité des travaux".
Au sujet de Treize Développement, on évoque des soupçons d'emplois fictifs, mais aussi de possibles liens avec le Plan d'élimination de déchets qui avait créé des polémiques avec son pendant de l'incinérateur de Fos, et des dysfonctionnements au sujet des marchés de construction et de rénovation de collèges.
Et comme si la barque n'était pas assez chargée, mardi, les gendarmes ont aussi été déployés en divers autres endroits. A Gardanne, ils ont investi le siège d'Alba Sécurité, entreprise qui a obtenu de nombreux marchés publics ces dix dernières années émanant du conseil général et, à Marseille, à deux pas du conseil général, le siège de 13 Habitat, son organisme HLM.
Mais l'événement le plus symbolique a sans doute été la nouvelle perquisition du "vaisseau bleu" après celle de novembre 2009.
Pendant ce temps, Alain Richard commençait ses auditions hors sol - il a préféré ne pas les tenir au siège du parti socialiste - au cours desquelles il devait entendre de nombreux "témoins" (on parle de 80 personnes). Les télés ont montré la présence de la sénatrice Samia Ghali, de la députée Sylvie Andrieux et de la conseillère générale et régionale Marie-Arlette Carlotti.
Plus surprenant cependant, Jean-David Ciot, qui avait indiqué qu'il serait auditionné à Paris, était dans les couloirs de l'hôtel où se réunissaient les membres de la commission. Sans être (trop) mauvaise langue, il est facile d'imaginer qu'il était là, vraisemblablement en service commandé, pour jouer les observateurs afin de communiquer par télépathie avec Jean-Noël Guérini sur le déroulement de la journée.
Au-delà des événements de ce début de semaine, un autre moment peu rapporté dans la presse aurait mérité d'être retenu. Dimanche, interrogée sur la situation de la fédération du parti socialiste dans l'émission C Politique sur France 5, Ségolène Royal a botté en touche comme l'avait fait Martine Aubry. S'il est vrai que la seconde avait reçu le soutien de Jean-Noël Guérini au congrès de Reims, la première avait quant à elle obtenu 75% des voix du PS 13 lors de sa désignation à la présidentielle. Le chou, la chèvre et la reconnaissance des ventres. Et puis, qui sait, peut-être aussi une façon de ne pas s'aliéner des voix pour les primaires ?
A lire aussi ce bel article du Ravi d'avril qui se met dans la peau du juge Duchaine…  

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Moi, Charles Duchaine

Écoutez gentes dames, nobles messires et jolis damoiseaux, mon épopée héroïque, juge du Roy et chevalier de Jirs, moi le juge Duchaine ! Où que je passe tremblent les puissants et les malandrins : bandits de grand chemin corses, coprince monégasque, margoulins marseillais, barons et féodaux de Provence, que leur blason soit rouge ou bleu, personne n'échappe à la balance de justice du chevalier blanc, que je manie en fléau contre les ennemis du bon droit.

Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche !
Par Renauld de Rimbèque

De ma haute stature et sur mon puissant destrier à deux roues, moi, le "juge paysan", j'ai abandonné mes terres limougeaudes pour mener le combat là où l'hydre noire du crime a le plus gagné la terre de France : les comtes au Sud de Valence. Mes premiers faits d'armes remontent à l'an de grâce 1995. Tout juste âgé de 32 ans, je suis envoyé par le Roy auprès du Prince de Monaco. Inspiré par l'exemple d'illustres prédécesseurs tels les chevaliers Courroye et Joly, je mets au jour les troubles origines de trésors de la principauté. Je mets en cause l'ex-mari de la princesse dans le recel des profits d'une escroquerie italienne. Mais les fidèles du prince finissent par faire annuler la procédure.
Le chevalier blanc n'abandonne point pourtant. Mieux : malgré mes déconvenues, je pars en 2000 mener bataille sur des terres plus arides encore. En l'île de Beauté, au pôle économique et financier, je participe à la restauration de l'État de droit après l'assassinat du sénéchal Erignac. C'est là que je rencontre un autre preux, le chevalier Dallest. Juge lui-même dix ans durant, devenu procureur du Roy, Dallest m'apprécie. A mon sujet, il déclare : "Il peut être caractériel, mais s'il n'y avait que des juges comme lui, les affaires aboutiraient plus souvent."
Car le chevalier est méthodique. "Je sais que cela ne sert à rien de s'attaquer à certaines choses si l'on n'a pas en main les cartes qui nous permettent d'aller jusqu'au bout." Lente mais efficace car elle me donne le temps de jauger son adversaire, ma technique de combat n'est pourtant point infaillible : en Corse, l'un des fils du gang de la Brise de mer a été acquitté d'un double assassinat dans un dossier que j'instruisais.
"Avoir en main les cartes qui nous permettent d'aller jusqu'au bout"
Muté à Marseille, je trouve enfin un terrain à ma pleine mesure : avec quatre confrères juges et cinq confrères procureurs, je participe à la fondation de l'ordre de Jirs, qui règne sur pas moins de quatre provinces. Sous la houlette du chevalier Dallest, l'ordre de Jirs cible les flux financiers des bandits des grands et moyens chemins. En son sein, je suis de toutes les grandes batailles : cercle de jeu Concorde, marchés publics truqués de la Société méditerranéenne de sécurité, transferts frauduleux de l'OM, double billetterie des navettes du Frioul…
Le comté de Corse représente pourtant toujours un quart de ma quarantaine de dossiers en cours. Mais quand vient le tour des grands féodaux de Provence, je ne baisse pas la garde. Cerné de tous côtés par le clientélisme, je prends soin de frapper à droite comme à gauche : je mets brièvement en geôle le duc de Tarascon et le comte sénateur-maire de Saint-Jean-Cap-Ferrat, tous deux du parti de l'UMP. Le premier, suspecté de favoritisme, ressort libre et sans charge. Le second est lui aussi remis en liberté, mais avec une mise en examen pour blanchiment en bande organisée.
Sur ma gauche, pour le parti du PS, j'instruis depuis 2009 mon grand-œuvre : l'enquête sur les marchés publics des déchets dans les Bouches-du-Rhône. Fidèle à mon habitude, j'ai patiemment fourbi mes armes. Dix jours après avoir hérité du dossier, je dispose déjà d'une écoute téléphonique où le baron Jean-Noël, élu du Roy et président de conseil général, prévient son frère Alexandre "qu'une enquête va être ouverte sur les décharges... Mais de toute façon au bout de trois ans il y a prescription, ils ne peuvent rien faire".
Si les propos sont avérés, je tiens là une double infraction pénale avec circonstance aggravante : violation du secret de l'instruction et non-dénonciation d'un délit (dont la date même serait connue), le tout par personne dépositaire de l'autorité publique, en violation de l'article 40 du Code de procédure pénale. Pourtant, je ne me hâte pas de questionner le baron. Je poursuis les écoutes, monte patiemment mon dossier. Comme je sais que je dois obtenir la levée de l'immunité parlementaire de Guérini, je tisse ma toile, j'attends fin 2009 pour lancer les perquisitions, puis fin 2010 pour embastiller le frère du baron.
"J'aime les enquêtes médiatiques qui parfois me rendent excité comme un gamin"
Je suis volontiers facétieux : pour mes premières perquisitions et arrestations, j'opère alors que Monsieur frère est en voyage au Brésil ou lorsque le baron est en voyage commémoratif en Pologne, au camp de concentration d'Auschwitz. La caserne de mes gens d'armes et le palais de justice sont cernés par la presse. Cela ne déplaît pas forcément. J'aime "les grands coups de filet, les enquêtes médiatiques qui parfois me rendent "excité comme un gamin". Je confesse toutefois un rapport ambigu avec les gazetiers : devant les avocats, je tempête contre ceux qui violent le secret de l'instruction, mais je suis fortement soupçonné par les mêmes de leur fournir par charrettes entières des procès-verbaux d'audition.
Malgré la tempête médiatique et politique, la croisade avance, en bonne intelligence entre le siège et le parquet. "Contre toute attente, à Marseille, la justice suit son cours", écarquillent des yeux les colporteurs de nouvelles, vantant "les clés d'une justice efficiente" dans le Sud, comparée à celle de la capitale où s'enlise l'enquête sur les relations troubles d'un ex-ministre du Trésor royal.
Jusqu'ou irais-je ? Si je questionne le baron Jean-Noël, si je le renvoie devant un tribunal, le jugement pourrait tomber pile dans la dernière ligne droite avant les municipales de 2014. Peu m'en chaut : de toute façon, il y aura toujours une élection qui tombe au mauvais moment. Pas de raison de perdre du temps : tant que la croisade "Déchets 13" ne sera pas terminée, je ne pourrai pas quitter Marseille pour prendre la direction de l'Agence de gestion des biens confisqués aux grands malandrins.
Pourtant, mon œuvre ne sera pas complète sans l'aide des gueux du Tiers-État, qui devront parachever ma croisade en sanctionnant dans les urnes les féodaux frappés du fléau de la justice. L'exemple de grands barons réélus triomphalement dans les comtés d'Istres, Paris Ve ou Levallois ne plaide pas dans ce sens. Les manants méritent-ils tant de chevalerie ?